Un MacGuffin, kesako ?

Publié le par Heavy Rain - blog

img003De nombreux joueurs ont remarqué la présence de mystères, parfois qualifiés d'incohérences, dans le scénario d'Heavy Rain. Le plus frappant d'entre eux concerne la présence d'un Origami dans la main d'Ethan Mars à l'issue de ses blackouts. Dans une récente interview accordée au site joystiq.com, David Cage l'explique de la façon suivante :

"C'est ce qu'Hitchock appelait un MacGuffin. C'est une règle très intéressante qu'il a dictée : il ne peut y avoir qu'un MacGuffin dans une histoire. Un MacGuffin est quelque chose qui ne peut pas être expliqué. En avoir un c'est bien, mais en avoir trois n'aurait aucun sens. Mais un MacGuffin permet de laisser de l'espace au spectateur, d'avoir un moment qu'il essaie de comprendre et pour lequel il trouvera ses propres réponses. Je trouvais que ce principe fonctionnait bien dans le contexte d'Heavy Rain : ne pas tout expliquer, mais laisser les gens faire leurs propres déductions."

Ce terme de "MacGuffin", que je ne connaissais pas, m'a intrigué et j'ai cherché à connaître son origine sur divers sites consacrés à Hitchcock et à ses films.

Ainsi, le site hitchcock.alienor.fr explique que le MacGuffin est un concept fondamental dans le cinéma d'Hitchcock. L'origine du mot viendrait de l'histoire suivante, racontée par Hitchcock :
Deux voyageurs se trouvent dans un train en Angleterre.
L'un dit à l'autre : "Excusez-moi Monsieur, mais qu'est-ce que ce paquet à l'aspect bizarre qui se trouve au-dessus de votre tête ?
- Oh, c'est un MacGuffin.
- A quoi cela sert-il ?
- Cela sert à piéger les lions dans les montagnes d'Ecosse
- Mais il n'y a pas de lion dans les montagnes d'Ecosse
- Alors il n'y a pas de MacGuffin."

http://www.coucoucircus.org/series/images-series/hitchcock.jpgHitchcock citait souvent cette histoire pour se moquer de ceux qui exigent une explication rationnelle et une cohérence parfaite pour tous les éléments d'un film.
Ce qui l'intéresse c'est de manipuler le spectateur, de le promener au fil de l'histoire et qu'il ait aussi peur que le héros ou l'héroïne de son film (Hitchcock aimait dire qu'il faisait ses films avant tout pour les autres et qu'il avait beaucoup de mal à comprendre ceux qui réalisaient par pur nombrilisme).

Dans les films d'Hitchcock, le MacGuffin est souvent un élément de l'histoire qui sert à l'initialiser voire à la justifier mais qui s'avère en fait sans grande importance au cours du déroulement du film.
Dans Psychose, le MacGuffin est l'argent dérobé par Marion à son patron au début du film, il va sans dire que la suite est tellement prenante que l'argent est bien vite oublié, mais c'est lui qui a initialisé l'histoire.

Mais Hitchcock fait encore plus fort dans La mort aux trousses. Comme il le dit lui-même :
"Dans ce film, j'ai réduit le MacGuffin au minimum. Quand Cary Grant demande à l'agent de la CIA à propos du méchant James Mason : "Que fait cet homme ? Oh, disons qu'il est dans l'import-export de secrets d'état". Et c'est tout ce que nous devons dire. Mais toute histoire d'espionnage doit avoir son MacGuffin, que ce soit un microfilm ou un objet quelconque caché dans le talon d'un escarpin."

La définition de Wikipedia vient compléter la précédente :

Le MacGuffin est un objet matériel et généralement mystérieux qui sert de prétexte au développement d'un scénario. Le principe date des débuts du cinéma mais l'expression est associée à Alfred Hitchcock, qui l'a redéfinie, popularisée et mise en pratique dans plusieurs de ses films.

Selon le Oxford English Dictionary, Hitchcock a défini le MacGuffin lors d'une conférence donnée en 1939 à l'université Columbia : « Au studio, nous appelons ça le MacGuffin. C'est l'élément moteur qui apparaît dans n'importe quel scénario. Dans les histoires de voleurs c'est presque toujours le collier, et dans les histoires d'espionnage c'est fatalement le document. »

Hitchcock emploie ce concept à maintes reprises : par exemple les formules secrètes des 39 marches, l'uranium dans les bouteilles de vin dans Les Enchaînés, la somme d'argent volée dans Psychose et Pas de printemps pour Marnie, le couple d'inséparables dans Les Oiseaux ou bien les bijoux dans La Main au collet. Pour Hitchcock lui-même, son meilleur MacGuffin était celui de La Mort aux trousses car les « secrets du gouvernement » dont il est question durant tout le film n'existent même pas sous la forme de documents : ils restent une pure abstraction.

http://nezumi.dumousseau.free.fr/im11/trhit09.jpgFrançois Truffaut était un grand admirateur d'Hitchcock. Son premier entretien avec Hitchcock date de 1955. Au début des années 60, il multiplie les entretiens pour aboutir en 1966 à la  publication du livre « Le cinéma selon Hitchcock  », avec le concours d’Helen Scott.

Sur son site, l’illustrateur de roman noir Jean-Claude Claeys a publié une discussion très instructive entre Alfred Hitchcock et François Truffaut à propos du MacGuffin :

-Alfred Hitchcock. Il faut que nous parlions du MacGuffin!

- François Truffaut. Le Mac Guffin, c’est le prétexte, c’est ça?

- A. H. C’est un biais, un truc, une combine, on appelle cela un « gimmick ». Alors, voilà toute l’histoire du Mac Guffin. Vous savez que Kipling écrivait fréquemment sur les Indes et les Britanniques qui luttaient contre les indigènes sur la frontière de l’Afghanistan. Dans toutes les histoires d’espionnage écrites dans cette atmosphère, il s’agissait invariablement du vol des plans de la forteresse.
Cela, c’était le Mac Guffin.
MacGuffin est donc le nom que l’on donne à ce genre d’action voler.., les papiers, voler… les documents, voler... un secret. Cela n’a pas d’importance en réalité et les logiciens ont tort de chercher la vérité dans le MacGuffin. Dans mon travail, j’ai toujours pensé que les « papiers », ou les « documents », ou les « secrets » de construction de la forteresse doivent être extrêmement importants pour les personnages du film mais sans aucune importance pour moi, le narrateur. (…)

- F. T. Très intéressant !

- A. H. Un phénomène curieux se produit invariablement lorsque je travaille pour la première fois avec un scénariste, il a tendance à porter toute son attention au MacGuffin et je dois lui expliquer que cela n’a aucune importance. Prenons l’exemple des Trente-neuf Marches : que cherchent les espions? L’homme à qui il manque un doigt ?... Et la femme au début, qu’est-ce qu’elle cherche ?... S’est-elle approchée à ce point du grand secret qu’il a fallu la poignarder dans le dos à l’intérieur de l’appartement de quelqu’un d’autre? Lorsque nous construisions le scénario des Trente-neuf Marches, nous nous sommes dit, complètement à tort, qu’il nous fallait un prétexte très grand parce qu’il s’agissait d’une histoire de vie et de mort. A ce moment, nous pensions que le Mac Guffin devait être grandiose. Mais plus nous réfléchissions, plus nous abandonnions chacune de ces idées au profit de quelque chose de beaucoup plus simple.

- F.T. On pourrait dire que, non seulement le MacGuffin n’a pas besoin d’être sérieux, mais encore qu’il gagne à être dérisoire, comme la petite chanson d’"Une femme disparaît"?

- A.H. Certainement. Finalement, le MacGuffin des Trente-neuf Marches est une formule mathématique en rapport avec la construction d’un moteur d’avion, et cette formule n’existait pas sur le papier puisque les espions se servaient du cerveau de Mister Memory pour véhiculer ce secret et l’exporter à la faveur d’une tournée de music-hall.

- F.T. C’est qu’il doit y avoir une espèce de loi dramatique quand le personnage est réellement en danger, en cours de route, la survie de personnage principal devient tellement préoccupante que l’on oublie complètement le MacGuffin. Mais il y avoir tout de même un danger, car, dans certains films, lorsqu’on arrive à la scène d’explication, à la fin, donc lorsqu’on dévoile le Mac Guffin, les spectateurs ricanent, sifflent ou rouspètent. Mais je crois que ‘une de vos astuces est de révéler le Guffin, non pas tout à la fin du mais à la fin du deuxième tiers troisième quart, ce qui vous permet d’éviter un final explicatif ?

- A .H. C’est juste, en général, mais la chose importante que j’ai apprise cours des années, c’est que le Mac Guffin n’est rien. J’en ai la conviction mais je sais par expérience qu’il très difficile d’en persuader les autres.

Mon meilleur MacGuffin (et, par meilleur, je veux dire le plus vide, le plus inexistant, le plus dérisoire) est celui de North by Northwest. C’est un film d’espionnage et la seule question posée par le scénario est: « Que cherchent ces espions ? » Or, au cours de la scène sur le champ d’aviation de Chicago, l’homme de L’Agence Centrale d’Intelligence (C.I.A.) explique tout à Cary Grant, qui lui demande en parlant du personnage de James Mason : « Qu’est-ce qu’il fait? ». L’autre répond: « Disons que c’est un type qui fait de l’export import. - Mais qu’est-ce qu’il vend ? - Oh !... juste des secrets du gouvernement ! » Vous voyez que, là, nous avions réduit le MacGuffin à sa plus pure expression : rien.

- F. T. Rien de concret, oui, et cela prouve évidemment que vous êtes très conscient de ce que vous faites et que vous dominez parfaitement votre travail. Ce genre de films, construits sur le MacGuffin, fait dire à certains critiques : Hitchcock n’a rien à dire et, à ce moment-là, je crois que la seule réponse serait : « Un cinéaste n’a rien à dire, il a à montrer ».

- A. H. Exact !

 

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DJMadza 05/04/2010 19:44



Je pense que c'était voulu.



Vince229 02/04/2010 22:57



Aaah te voilà toi, je me demandais si tu avais égaré l'adresse du blog !!   


Sinon, vous en pensez quoi de cette hitoire de MacGuffin...convaincus ou vous trouvez que c'est une pirouette ?



DJMadza 02/04/2010 22:53



Très bon articl!



XZS 02/04/2010 19:53



Article bien rédigé, Vince !


Je pense qu'on peux rajouter la fameuse mallette dans le film "Pulp Fiction", qui est le déclencheur de l'histoire, qu'on vois revenir souvent dans le film, sans jamais savoir ce qu'elle
contient.


Un Mac Guffin doit être utilisé pour ce genre de cas, être un élément du film tout en étant presque anodin. Quand ça prend une plaçe plus importante dans l'histoire et que le spectateur/joueur
doit faire de la "gymnastique mentale" pour trouver un sens et recoller les morçeaux, ça s'apparente plutôt à un mauvais fiçelage de l'histoire par le scénariste.


(Je n'attaque pas personnellement David Cage sur ce coup-là, je me rend bien compte qu'écrire une histoire avec de multiples fins et possibilités est un défi énorme, qui oblige par moment à
utiliser des ruses et astuces, du type du Mac Guffin (ou de la gym mentale) !!



Vince229 02/04/2010 10:35



Je ne pense pas c-est-moi, Cage avait bien dit qu'au contraire de Fahrenheit, il n'y aurait pas de surnaturel dans Heavy Rain.


Ce que je trouve intéressant, c'est de constater à travers la lecture des forums que certaines personnes se focalisent sur ce genre de choses et que ça les gène profondément de ne pas tout
comprendre de l'histoire.


Alors que, comme le disait le grand Hitchcock himself ("pour se moquer de ceux qui exigent une explication rationnelle et une cohérence parfaite pour tous les
éléments d'un film"), le MacGuffin n'est qu'un prétexte, une combine qui n'a finalement pas grande importance. Et qui, dans le cas d'Heavy Rain, sert à mon sens surtout à amener les joueurs sur
une fausse piste.