Gamepro.fr : Heavy Rain, entre prise de risque & fantasme matérialisé

Publié le par Heavy Rain - blog

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Forcément, le débat pointe lorsque l'on évoque Heavy Rain. Est-il ce jeu auquel on ne joue pas décrié par certains ? Ce film interactif à la prise en main exécrable que l'on fustige par là ? Ou cette œuvre puissante qui sort des convenances pour redéfinir l'usage du jeu vidéo que l'on vante parfois ? Réponse !


Il est important pour le médium que des créatifs creusent sans cesse la chose vidéoludique pour repousser limites et idées reçues. Il n'est d'ailleurs pas vraiment important que l'on considère Heavy Rain comme un jeu, ou non. Le débat, en revanche, a de l'intérêt et montre que si certains joueurs sont visiblement trop formatés pour apprécier une expérience sortant des sentiers battus, d'autres y voient une renaissance du jeu vidéo en tant que forme d'expression malléable et sans frontières. Surtout qu'en soit, le film interactif n'est rien d'autre qu'un vieux fantasme de joueur. A ce titre, Heavy Rain – plus que des tas de vieux essais – s'impose comme une avancée significative grâce à sa réalisation. Car il n'a beau avoir qu'un scénario de polar comme on en digère depuis la nuit des temps, sa noirceur est assez unique dans le paysage vidéoludique et cela a le mérite de nous renvoyer directement nez à la forme. Où l'on découvre une mise en scène extrêmement soignée, une rythmique minutieuse, une utilisation magistrale du plan fixe et un graphisme globalement très maîtrisé, touchant parfois même du doigt ce photo-réalisme tant rêvé.

Hollywoodien

Compte-tenu des partis pris de Quantic Dream avec Heavy Rain, la critique honnête du jeu doit pouvoir au moins autant reposer sur l'artistique que sur le ludique. A ce titre, comment ne pas saluer le travail d'écriture, de mise en scène, de réalisation mais aussi le jeu d'acteurs dans les gestes (l'animation est fabuleuse !) comme dans les voix. Bien sûr, il y aura toujours quelqu'un pour rappeler à David Cage à quel point son histoire flaire le déjà-lu ou le déjà-vu (les références généralement utilisées pour décrire Heavy Rain étant nombreuses), mais son jeu ne sent pas le déjà-joué... Ou en tout cas, pas comme cela. Car si le jeu vidéo a déjà enfanté des aventures à l'écriture ciselée ou à la mise en scène géniale, Heavy Rain repousse clairement certaines limites, réussissant dans l'immersion aussi bien que dans l'émotion.

Évidemment, c'est sans doute le concept de QTE qui risque de déranger et effrayer le plus les joueurs habitués à l'action/aventure traditionnelle. Pourtant, nous ne pouvons que saluer les choix de Quantic Dream qui permet à chaque scène de trouver, côté gameplay, la résonance nécessaire à la transmission de la gravité, du stress et de l'urgence. Car les actions à effectuer ne préviennent pas et sont souvent inattendues. De fait, il faut constamment rester en alerte. Ce qui a pour conséquence d'impliquer le joueur dans la moindre scène, de l'encourager à s'immerger dans chaque dialogue, et plus encore lorsqu'il s'agit d'une scène d'action. Rarement dans un jeu vidéo ces séquences n'auront généré une telle urgence, une telle intensité.

Habitué à déambuler de couverture en couverture la goupille entre les dents et la cible facile, il est très difficile pour un joueur d'accepter de subir une action que l'on maîtrise tant dans les autres jeux. Plus aucun gamer n'est impressionné par un champ de bataille grouillant d'ennemis à affronter seul, le couteau entre les dents. Mais tous seront sous pression dans Heavy Rain qui fait tomber ce bouclier, cette invincibilité si caractéristique du jeu vidéo qui met constamment en scène le sur-homme. Ici, avec entre les mains un système éloigné de ce à quoi il est habitué, le joueur, loin de ses repères, se retrouve quelque part en position de faiblesse. Surtout lorsque l'on sait que l'erreur, pouvant aller jusqu'à conduire à la morgue l'un de ses personnages principaux, a des répercussions bien plus graves que d'obliger le joueur à lancer la sauvegarde automatique du dernier check-point. Sans game-over, la pression est d'autant plus grande que chaque scène importante laisse place à des embranchements capitaux qui influenceront, et le cours de l'histoire, et la manière dont se comportera le jeu.

Terre inconnue

C'est donc là la principale force d'Heavy Rain, réussir à placer le joueur dans une situation inconfortable, l'obliger à prendre rapidement des décisions morales d'une gravité extrême et l'entraîner dans cette fuite en avant dont il ne connaît pas le prochain épisode. Tout l'intelligence du jeu est là, et c'est pour cela qu'il fonctionne aussi bien, surtout lors de la première partie. Car par la suite, même si l'on s'amusera forcément à reprendre certains chapitres de son histoire afin de vivre différemment le jeu, apprécier les conséquences d'une scène d'action réussie – ou non – et consulter les différentes fins, l'état de stress initial ne sera forcément plus le même. Et puis la première fois, il y a la lente découverte des personnages qui font indéniablement partie de la réussite d'Heavy Rain. La possibilité d'entendre ce que pensent et ressentent les protagonistes jouables apportant juste ce qu'il manquait à la narration. Un procédé très intelligent qui permet de s'attacher très vite aux personnages et qui, surtout, les aident à s'imposer comme de vrais être humains, complexes, tourmentés, sensés.

S'il faut donc défendre Heavy Rain comme un titre nécessaire pour que le jeu vidéo puisse continuer sa perpétuelle avancée, personne ne pourra en revanche défendre Quantic Dream quant à certains de ses choix concernant la prise en main du jeu. On ne parle pas des actions contextuelles qui fonctionnent toutes très bien et retranscrivent à merveille gestes, difficultés et autres situations actives, mais des déplacements, incompréhensibles de médiocrité dans leur mise en œuvre. Pilotés comme les bolides d'un jeu de course, les personnages si bien animés ne sont pas aidés par cette prise en main pensée pour éviter les problèmes de caméras qui, sans être réellement problématique, est tout sauf naturelle. Seule réelle ombre au tableau de ce jeu qui se vit comme un film, ou de ce film qui se joue comme un jeu.

Vous l'aurez compris, il faut jouer à Heavy Rain, pour le grand moment de jeu vidéo qu'il propose, pour ce qu'il représente ou ne serait-ce que pour vivre de l'intérieur un bon thriller. On ne peut que remercier Sony d'avoir soutenu ce projet exclusif que l'on sait très coûteux et qui est certainement l'un des moins évidents qu'ait eu à porter un éditeur sur cette génération de consoles. Heavy Rain, en effet, achève d'imposer Sony comme un éditeur capable de prendre de gros risques sur une exclusivité aussi importante, après avoir déjà défendu le très ambitieux et décalé LittleBigPlanet. Plus que Gran Turismo, Final Fantasy ou Killzone, Heavy Rain fait donc partie de ces quelques projets à la maturité folle qui forment l'identité de la PlayStation 3. Une oeuvre marquante, inoubliable.


Mathieu CHARTIER le 22/02/10
Source : gamepro.fr

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