David Cage : "Une expérience étrange"

Publié le par Heavy Rain - blog

David Cage Suite du blog de David Cage qui nous fait part des dernières semaines de production d'un jeu vidéo d'envergure, de son ressenti et de ses doutes alors que la sortie du jeu se rapproche. Rappelons que ces publications sont mises en ligne par David Cage plusieurs semaines après qu'elles soient arrivées.

"Je suis rentré du bureau à deux heures du matin. J'ai passé la soirée à revoir des scènes. Je n'ai pas eu le temps de dîner ce soir ( et même pas le temps d'y penser). Je vais finir une tablette de chocolat avant d'aller au lit (excellent pour la ligne). Mes enfants, qui ne m'ont pas vu depuis la semaine dernière, vont débarquer dans mon lit à 7 heures du matin.

J'ai eu un sentiment étrange en rejouant plusieurs scènes ce soir. J'en ai testé dix auxquelles je n'avais pas joué depuis un moment. Un vrai choc graphique, quelques problèmes de gameplay à résoudre, d'autres problèmes avec le son, les caméras, l'animation, des choses bizarres, quelques déceptions, mais par dessus tout ce sentiment étrange.

Curieusement, les gens imaginent que je sais ce que je fais. Ils se trompent. En fait, je me rends compte de ce que je fais quand je le fais. Il y a toujours une part de découverte dans un processus de création, un élément de surprise, une part d'inattendu. En particulier quand le travail en question est le résultat de la collaboration de deux cents personnes. C'est compliqué de savoir ce qu'il faut faire avant que vous ne soyez confronté à une situation.

On peut avoir de l'espoir, des attentes, mais c'est seulement à la fin que l'on prend conscience du résultat, et que l'on peut affirmer qu'il est à la hauteur de ses attentes ou pas. C'est un peu comme avoir des enfants : au début, on se demande si il sera mignon, si on l'aimera, si il nous aimera, ce que les autres en penseront... Et quand son enfant naît, ce n'est jamais comme vous l'aviez imaginé. Vous apprenez à le découvrir et à l'aimer. C'est idiot mais je ressens la même chose pour le jeu.

Alors oui, un sentiment étrange dans une période étrange où j'apprends à connaître mon propre jeu. J'ai joué à une scène, pris des notes, relevé des problèmes. Puis j'ai joué à une autre scène, puis une autre, puis encore une autre... Au bout d'un moment, on oublie le jeu et on s'intéresse à l'histoire et aux personnages... On oublie que c'est un jeu. Et finalement, ce n'en est pas un. Je ne sais pas exactement ce que c'est, une sorte d'expérience étrange.

Puis j'ai joué à la scène du "doigt". J'en ai eu la chair de poule. C'est la première fois qu'un jeu me fait ça. C'est certainement la scène la plus dérangeante du jeu. Je me demande comment les gens réagiront à cette scène... Il est impossible de le savoir, car il y a toujours une part de doute. Il peut se produire le meilleur comme le pire, et cela me pousse à constamment revoir mon travail tout en m'empêchant d'être confiant et détendu. Quatre ans de travail, des nuits et des weekends au bureau, des semaines entières sans voir mes enfants, tout ça pour quelques heures de jeu, quelques semaines de présence dans les magasins, une page dans un magazine... Parfois je me demande pourquoi je fais tout ça. D'ailleurs, au moment où j'écris ces lignes, je ne suis pas si sûr de savoir pourquoi.

Heavy Rain pour une console Atari (un des codeurs a fait lui-même cette étiquette et l'a collée sur une vieille cartouche). Vingt minutes à se tordre de rire.

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Marcel Maigre 12/02/2010 12:38


A chaque fois que je lis une interview ou un article de David Cage, il y a toujours au moins une ou deux citations que j'ai envie de mettre sur mon Facebook. Ce mec devrait écrire des romans, il
fait passer des messages riches en à peine quelques mots, j'aime beaucoup.

Le coup de la cartouche d'Atari, c'est bien vu. J'aimerai bien voir le concept poussé plus loin, genre écran de chargement du jeu, à la sauce 8 bits. :)